Génèse

Chess

04. 1988, terrible flop à Broadway

Alors que "Chess" était un vrai succès à Londres, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, les créateurs décident de présenter une nouvelle version à Broadway… qui sera une véritable catastrophe!

Après Londres, l'équipe créative n'était plus satisfaite de l'état du spectacle. Tim Rice proposa une nouvelle version pour Broadway, mais elle fut refusée par Trevor NunnRichard Nelson pour recréer un scénario de la comédie musicale. Après une controverse sur la conservation des acteurs principaux de Londres, Trevor Nunn engagea de nouveaux acteurs plus jeunes (après avoir enlevé à Elaine Paige le rôle de Florence, arguant que le personnage devait être américain). L'histoire changea radicalement, avec des scènes et des personnages différents et de nombreux changements scénaristiques, même si l'histoire globale restait la même. Ces changements nécessitèrent de modifier aussi les chansons, et la comparaison entre l'album de Broadway et l'album original met en relief l'ampleur des changements.

La première preview du 11 avril 1988 dura 4 heures. La première du 28 avril, elle ne durait plus que 3 heures 15. De nombreux critiques descendirent violemment le spectacle, en particulier Frank Rich du New York Times, qui écrivit que «théâtralement, la soirée a autant de consistance que du sable mouvant».

Cependant, quelques journalistes, en particulier de Time et The New Yorker l'apprécièrent beaucoup. William A. Henry III, deux fois lauréat du prix Pulitzer, écrivit dans Time: «Une structure narrative claire, la mise en scène cinématographique de Nunn, trois superbes performances de protagonistes qui se veulent complexes et inimitables, et une des meilleures musiques rock jamais produites au théâtre. C'est un spectacle en colère, difficile, exigeant et gratifiant, qui repousse les limites du genre.». Welton Jones, critique du San Diego Union Tribune, apprécia la musique mais avait une vision très différente de la production en général: «Chess a l'une des musiques les plus riches et les plus excitantes jamais entendues à Broadway depuis des années. Presque tous les types de chant, de l'opéra au country en passant par le rap, sont représentés, toujours avec un effet aussi frais. Malheureusement, la musique est encombrée d'un scénario trop riche et d'une mise en scène mal inspirée qui n'atteignent pas leur but et gaspillent trop d'opportunités.»

Alors que le spectacle avait attiré une sorte de culte principalement grâce à la musique de l'album concept, la production de Broadway n'attira jamais un large public, et s'arrêta le 25 juin 1988 en dépit de nouvelles coupes et d'un bon bouche-à-oreille. Selon Gerald Schoenfeld, coproducteur du spectacle: «La salle était remplie à environ 80% de sa capacité, ce qu'on peut considérer comme bon, mais près de la moitié des spectateurs avaient des billets spéciaux à demi-tarif. Si on remplissait la salle à 100% en demi-tarif, on aurait de grosses pertes et je n'ai encore pas vu les chiffres remonter cette saison. Le spectacle a besoin de faire une recette de 350 000 $ par semaine pour être rentable, mais depuis son ouverture le 28 avril, ça n'est arrivé que quelques semaines … Il faut voir à quoi ressembleront les recettes à l'avenir.» (USA Today, 21 juin 1988)

Le scénario de Richard Nelson a été la cible de nombreuses critiques de journalistes et de fans, bien qu'il ait des supporters. Plusieurs tentatives ont été menées pour corriger ses problèmes les plus évidents. En dépit de tout, ce scénario est toujours utilisé dans de nombreuses productions américaines, car une clause contractuelle empêche l'utilisation aux États-Unis de la version de Londres, qui est pour beaucoup la source de la popularité du spectacle.

En dépit de ses critiques défavorables, le spectacle de Broadway fut nominé plusieurs fois à des prix prestigieux. Il y eut cinq nominations aux Drama Desk Awards: «Acteur remarquable d'une comédie musicale» (David Carroll), «Actrice remarquable d'une comédie musicale» (Judy Kuhn), «Second rôle remarquable d'une comédie musicale» (Harry Goz), «Musique remarquable» (Andersson et Ulvaeus) et «Éclairages remarquables» (Hersey), plus deux nominations au Tony Award pour David Carroll et Judy Kuhn, respectivement dans les catégories «Acteur principal d'une comédie musicale» et «Actrice principale d'une comédie musicale». Aucune nomination n'aboutit, mais Philip Casnoff reçut un Theatre World Award en 1988 pour le «Meilleur premier spectacle». L'album du spectacle fut également nominé pour un Grammy Award dans la catégorie «Meilleur album de comédie musicale ou de spectacle».

En 2001, dans une interview du San Francisco Chronicle, Tim Rice admit qu'après «l'échec de Chess, son spectacle préféré, [il] avait perdu ses illusions sur le théâtre. Ça peut paraître arrogant, mais Chess est aussi bon que tout ce que j'ai fait. Et peut-être qu'il est trop complexe pour que le spectateur moyen puisse le suivre.» (San Francisco Chronicle, 22 juillet 2001).